Qu’est-ce que la Pensée complexe ?

La révolution aujourd’hui ne se joue plus dans une lutte de vie et de mort entre des idées pour leur vérité ou leur bonté, mais sur le terrain de la complexité du mode d’organisation des idées. Et comment articuler et organiser les idées et les informations qui ouvrent l’accès sur le monde actuel ? Voilà le problème de la réforme de pensée, qui concerne tout citoyen aujourd’hui, comme je l’ai écrit dans Terre-Patrie. En attendant, la pensée complexe se manifeste à chaque occasion où une pensée simplifiante conduit aux crises. »

Edgar Morin
Avec Edgar Morin, à Rio, 1988. Congrès de l’Association pour la Pensée complexe, Nelson Vallejo Secrétaire Général

Entretien avec Edgar Morin

Extrait :

Nelson Vallejo-Gómez : Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par pensée complexe, par paradigme de complexité et par boucle dialogique ?

Edgar Morin : Je dirais que la pensée complexe est tout d’abord une pensée qui relie. C’est le sens le plus proche du terme complexus (ce qui est tissé ensemble). Cela veut dire que par opposition au mode de penser traditionnel, qui découpe les champs de connaissances en disciplines et les compartimente, la pensée complexe est un mode de reliance. Elle est donc contre l’isolement des objets de connaissance; elle les restitue dans leur contexte et, si possible, dans la globalité dont ils font partie. Ce que je crois avoir fait, c’est une mise en avant des opérateurs de cette pensée qui relie. Quels sont-ils? Il y a le principe de la boucle rétroactive. On doit à la cybernétique le concept de rétroaction, qui brise la causalité linéaire en nous faisant concevoir le paradoxe d’un système causal dont l’effet retentit sur la cause et la modifie; ainsi, nous voyons apparaître une causalité en boucle. Prenez l’exemple du système de chauffage réglé par thermostat. Dans un tel système, la rétroaction régulatrice produit l’autonomie thermique de l’ensemble chauffé. Mais cette boucle rétroactive recèle en réalité un processus complexe où les produits et les effets ultimes deviennent éléments premiers. Agit alors ici le principe de la boucle récursive, qui dépasse la notion de régulation pour celle d’autoproduction et auto-organisation. C’est un processus récursif et génératif par lequel une organisation active produit les éléments et les effets qui sont nécessaires à sa propre génération ou existence. L’idée de récursivité apporte une dimension logique qui, en termes de praxis organisationnelle, signifie production-de-soi et ré-génération. Cette idée de récursivité organisationnelle est éclairée par l’image du tourbillon. Un tourbillon est une organisation active stationnaire, qui présente une forme constante; pourtant, celle-ci est constituée par un flux ininterrompu. Cela veut dire que la fin du tourbillon est en même temps son commencement, et que le mouvement circulaire constitue à la fois l’être, le générateur et le régénérateur du tourbillon. L’aspect ontologique de cette organisation stationnaire est que l’être entretient l’organisation qui l’entretient.

Nous arrivons à cette idée capitale: un système qui se boucle lui-même crée sa propre autonomie. Cette idée permettra de comprendre le phénomène de la vie, en tant que système d’organisation active capable de s’auto-organiser et surtout, de s’auto-ré-organiser. Le principe d’auto-éco-organisation (autonomie/ dépendance) est alors un opérateur de la pensée complexe. Ce principe vaut pour tout être vivant qui, pour se sauvegarder dans sa forme (se conserver dans son être), doit s’auto-produire et s’auto-organiser en dépensant et en puisant de l’énergie, de l’information et de l’organisation. Comme l’autonomie est inséparable de cette dépendance, il faut concevoir cet être vivant comme un être auto-éco-organisateur. Un autre opérateur est celui de l’idée systémique ou organisationnelle qui lie la connaissance de parties à la connaissance du tout. Rappelez-vous cette Pensée de Pascal: « Toutes choses étant causées et causantes (…) je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » Tout et parties sont organisés, reliés de façon intrinsèque. Cela montre que toute organisation fait apparaître des qualités nouvelles, qui n’existaient pas dans les parties isolées, et qui sont les émergences organisationnelles. La conception des émergences est fondamentale, si l’on veut relier et comprendre les parties au tout et le tout aux parties. L’émergence a, en tant que telle, vertu d’événement et d’irréductibilité; c’est une qualité nouvelle intrinsèque qui ne se laisse pas décomposer, et que l’on ne peut déduire des éléments antérieurs. Elle s’impose donc comme fait, donnée phénoménale que l’entendement doit d’abord constater. Cette idée se trouve approfondie par un autre opérateur de la pensée complexe que j’appelle le principe hologrammique, qui dit que non seulement les parties sont dans un tout, mais que le tout est à l’intérieur des parties. L’exemple génétique montre que la totalité du patrimoine héréditaire se trouve dans chaque cellule singulière. L’exemple sociologique montre que la société, en tant que tout, se présente dans chaque individu en tant que tout à travers son langage, sa culture, ses normes.

Lire l’entretien

Facebook
Twitter
YOUTUBE
LinkedIn