Latinité et mondialisation

Par Candido Mendes et Nelson Vallejo-Gomez

Non pas malgré, mais grâce à leur extrême diversité, les Latins peuvent se prévaloir d’une Unita Multiplex commune : la Latinité. C’est un rayonnement ouvert et poétique d’affinités culturelles et linguistiques. C’est, comme la Pierre de Soleil d’Octavio Paz…»un saule de cristal, un peuplier d’eau, / un haut jet d’eau arqué par le vent, / un arbre bien planté quoique dansant, / un cheminement de rivière qui s’incurve, / avance, recule, circule / et arrive toujours…» («un sauce de cristal, un chopo de agua, / un alto surtidor que el viento arquea, / un árbol bien plantado mas danzante, / un caminar de río que se curva, / avanza, retrocede, da un rodeo / y llega siempre…» -Piedra de Sol, 1957). Ce fleuve de vie, comme dit Carlors Fuentes, c’est un grand fleuve de rencontres, c’est notre muse Mnémosyne. Dès qu’on s’y penche, nous découvrons, ivres de joie et d’étonnement, que notre Mémoire a une origine plurielle et nullement unique, que la Latinité, c’est la Terra nostra sous une voûte parsemée de riches constellations, où l’homme compose les quatre éléments de la matière et porte au comble de l’éveil l’infini indéterminé.

Ainsi, une Académie de la Latinité (1) s’avère-t-elle un atout capital. Elle est née de la prise de conscience, à travers plusieurs pays latins, qu’il faut aujourd’hui transmettre dans le monde le message de diversité culturelle et linguistique latine. Car, de Buenos Aires à Bucarest, en passant par Rio de Janeiro, Bogotá, Lisbonne, Madrid, Paris ou Rome, on reste stupéfait de la méconnaissance mutuelle des artistes, scientifiques, universitaires, écrivains et intellectuels nourris à la source latine, qui est celle de l’Homme dans sa dignité comme personne et dans sa liberté inaliénable comme être humain. C’est pourquoi, l’Académie de la Latinité promeut parmi ses principales actions les bourses d’étude, les publications, les séminaires, les expositions, etc.. L’Académie combat les dommages pouvant en résulter, de la transmission des valeurs et des savoirs du monde latin, dans le déséquilibre introduit, au détriment des langues et cultures de ces pays, par la mondialisation des moyens de communication et d’échange.

  • L’Académie proclame partout haut et fort: 
  • La nécessité de faire face aux risques d’uniformisation culturelle ; 
  • Les capacités créatrices, la richesse et la diversité culturelle des peuples latins au sein de la société humaine ; 
  • L’importance pour la démocratie des apports de la civilisation latine ; 
  • Le rôle éminent de la Latinité comme mémoire, source d’innovation et d’anticipation ;

De l’extrême occident à Buenos Aires, à l’extrême orient à Bucarest, Goa ou Macao, une question est en suspens pour tous les pays latins, à savoir: quel rôle va jouer la Latinité à l’ère de la Mondialisation ? Car la Latinité est dépositaire de pans entiers de mémoire de la diversité culturelle de l’humanité, qui peuvent nous apporter encore de quoi nous guider dans la pensée et dans la vie de tous les jours. Aussi, la Latinité est-elle l’idée fédératrice par laquelle tous les pays latins peuvent trouver à rassembler et à ressourcer leurs projets culturels. Face à l’homogénéisation planétaire provoquée par une mondialisation conduite uniquement par des processus économiques, les points cardinaux disparaissent au profit des bornes balisées et identiques. Partout dans le monde, de Seattle à Davos, de Washington à Rio et à Paris, des milliers de personnes cherchent à alerter les politiques et les grands décideurs de la nécessité de donner un sens au déferlement planétaire d’un néolibéralisme aveugle et brutal. Des Etats Généraux du mouvement social européen s’annoncent et entraîneront aussi les Amériques, peut-être quelques pays d’Orient et d’Asie, afin d’apporter des lumières nouvelles. L’Académie de la latinité, compte tenu de ses missions culturelles, ne saura rester indifférente à cette quête de sens dans une ère désormais planétaire.

A quoi la Latinité est-elle reconnaissable aujourd’hui? Est-ce la renaissance d’une culture ancienne? Est-ce un nouvel horizon culturel? Est-ce le mot qui désigne la disparition d’une mémoire historique commune? Ou est-ce encore la chute de cet horizon culturel lui-même? Peut-on définir d’un mot la Latinité? Peut-on l’identifier à une aire planétaire précise? Relève-t-elle enfin d’un espace géographique déterminé? Quelle est la « géographie spirituelle » de la Latinité ?

C’est sous l’angle de la multipolarité et par réseaux d’affinités, et non guère par analyse, que nous parlerons des valeurs latines : i.e. du prix et de l’échelle de prix que nous donnons aux choses. La Latinité concernerait ainsi des pans entiers de l’histoire de l’humanité par laquelle la réflexion de l’homme, en ce qui est propre à l’homme, puise et avance dans une terre d’élection.

Aussi, la Latinité est-elle confrontée à l’avènement du virtuel, à quelque chose de nouveau que l’on ne parvient pas à se représenter dans le répertoire historique classique.

Il semblerait que l’inconscient collectif -à supposer que l’on puisse en prendre individuellement conscience- ait perdu la possibilité d’une commune référence historique et d’un patrimoine de mémoire. La Latinité serait ainsi comme le réservoir immémorial d’un imaginaire à l’affût du différent et de sa renaissance en sursis.

(…)


(1) 1L’Académie de la Latinité fut créée à Rio de Janeiro, lors d’une réunion mémorable qui dura trois jours, les 11, 12 et 13 mars 2000. Clôturée par le Vice-Président du Brésil, Marco Maciel, lui assurant ainsi le Haut Patronage du Président brésilien, Fernando Henrique Cardoso, cette réunion se tint après qu’une année de travaux et de réflexions se sont déroulés en Italie, en France et au Brésil. Le Bureau de l’Académie est composé de : Federico MAYOR, Président ; Candido MENDES, Secrétaire général ; Mario SOARES, Gianni VATTIMO et Maurice DRUON, Vice-Présidents ; Carlos FUENTES, François GROS et Dan HAULICA, Conseillers ; Nelson VALLEJO-GOMEZ, Secrétaire exécutif. Parmi les Académiciens de la Latinité figurent les personnalités suivantes : Ernesto SABATO, Augusto ROA BASTOS, Hélio JAGUARIBE, Eduardo PORTELLA, Gabriel GARCIA MARQUEZ, Edgar MORIN, Claude ALLEGRE, José SARAMAGO… Le Siège du Secrétariat général est à Rio de Janeiro, Rua da Assembléia, 10 42°andar – Centro. Fax : 55.21.533.47.82. Pag WEB : www.alati.org